Autant j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans l’univers de ce roman cultissime qu’est La Horde de Contrevent, au top 10 de mon ami Christophe animateur de ce blog, autant Vallée du silicium m’a parlé dès les premières pages. Quinquagénaire nostalgique d’une époque où le terme contact se rapportait essentiellement à des relations incarnées entre individus, Alain Damasio nous livre ses réflexions et ses inquiétudes, fruits d’une opportunité qui lui a été offerte dans la période post-COVID, de visiter la fameuse Silicon Valley, dont le siège de la marque à la pomme…
J’avoue être assez ignare en matière de SF et de romans d’anticipation, mis à part quelques auteurs russes et britanniques que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans mes chroniques. J’y ajouterai peut-être une œuvre des années 90, Mara et Dann, certes pas la plus connue de la très grande Doris Lessing, mais qui donne à réfléchir sur les conséquences possibles du réchauffement climatique.

Le résumé
À San Francisco, au coeur de la Silicon Valley, Alain Damasio met à l’épreuve sa pensée technocritique, dans l’idée de changer d’axe et de regard. Il arpente « le centre du monde » et se laisse traverser par un réel qui le bouleverse.
Composé de sept chroniques littéraires et d’une nouvelle de science-fiction inédite, Vallée du silicium déploie un essai technopoétique troué par des visions qui entrelacent fascination, nostalgie et espoir. Du siège d’Apple aux quartiers dévastés par la drogue, de rencontres en portraits, l’auteur interroge tour à tour la prolifération des IA, l’art de coder et les métavers, les voitures autonomes ou l’avenir de nos corps, pour en dégager une lecture politique de l’époque et nous faire pressentir ces vies étranges qui nous attendent.
Ce que j’en dis :
Au préalable, j’aimerais parler de la forme et de cet esprit foisonnant dont Alain Damasio est doté. Outre l’usage d’un vocabulaire étendu parfois érudit, l’auteur nous invente à tout va toutes sortes de néologismes empreints d’homonymies, qui pour certains s’apparentent à des paronymes. Il manie tout autant le calembour avec une grande aisance. A ce titre, le chapitre consacré au dénommé Arnaud en est truffé ! Personnage tiré de son roman Les Furtifs, il constitue l’archétype de l’homme augmenté et ultra connecté.
De surcroît, l’utilisation de l’écriture inclusive, à savoir la féminisation des pluriels neutres, dont il justifie le choix dans une note explicative en fin d’ouvrage, m’a vraiment beaucoup plu et cela ne manquera pas de rendre justice à la moitié de l’humanité dont je fais partie. J’ai toujours trouvé étrange qu’on accorde au masculin comme par exemple dans cette phrase « Toutes les ouvrières et le portier sont sortis en même temps… »
Il ne s’agit pas là de l’ouvrage d’un technophobe, mais Alain Damasio nous rend attentif aux comportements addictifs que les téléphones intelligents et autres tablettes suscitent, dès lors que leur utilisation commence très tôt dans la vie. Il suffit de regarder autour de soi, avec quelle aisance des tout petits, je veux dire des enfants de moins de deux ans, ont déjà le reflexe de faire défiler des images sur les écrans, ce qui fait dire à l’auteur p 178 « Ce que je sais, c’est que personne n’avait imaginé l’impact anthropologique du smartphone, qui a été total. Le smartphone a tout simplement rebooté l’éthologie de Sapiens. »
Qui aujourd’hui ne préfère pas envoyer un sms plutôt que d’appeler un ami au motif qu’on ne risque pas de le déranger…Cet outil a totalement modifié notre façon de communiquer et tous, nous nous sommes de notre plein gré pliés à ce langage, souvent source de quiproquos. Et je ne vous parle même pas de ce charabia phonétique, que pour ma part, je suis parfois obligée de lire à haute voix pour en décoder le sens ! Dans ce même chapitre : Trouvère, portrait d’un programmeur en artiste, la rencontre avec Grégory Renard dit Greg, qui se pense en sociologue de par l’expertise qu’il a acquise dans le traitement du langage, est édifiante. L’écrivain nous la décrit en ces termes p 171 « Notre façon de manier la langue, de l’empaumer, est une signature, une empreinte linguale propre à chacun de nous. Pour bien décrypter qui nous sommes, le NLP ( Natural Langage Processing) a une solution efficace et facétieuse, il faut donner sa langue au chat. ».Mais face à l’enthousiasme de son interlocuteur, l’auteur interroge et pose la question de savoir si l’émergence de l’IA se révèle vraiment être un espace de démocratisation du Savoir…
Quant à l’intrusion de ces technologies dans nos vies, Alain Damasio de nous avertir p 207 : « A ces approches technocritiques la Silicon Valley oppose souvent ce cliché… : La technologie est neutre, son impact ne dépend au fond que du bon ou du mauvais usage qu’on en fait – C’est une idée courte, et même une idée stupide, quadruplement stupide. Il n’est jamais inutile de redire pourquoi. » Et de développer ses arguments dans les pages suivantes, que je ne peux qu’inciter le lecteur à parcourir !
Quels remèdes propose-t-il ? Ils passent par l’éducation, par la prise de distance, par l’acte d’interroger tout ce que le numérique a changé dans nos vies et dans nos rapports à l’altérité. Alain Damasio nous propose quelques pistes, une sorte de liste à la Prévert pour, selon ses propres termes, faire sentir l’étendue du chantier.
Son ouvrage se termine par une nouvelle du genre, Lavée du silicium, car rappelons-le, il est tout de même connu comme auteur à succès de SF !
Pour ma part, il me reste à lire Amérique de Jean Baudrillard dont la première publication date de 1986, que l’auteur cite en introduction et auquel il se réfère à maintes reprises.
Une dernière chose que j’aimerais vous livrer, à savoir le résultat obtenu par le biais d’un moteur de recherche sur ledit silicium : En lithothérapie, il est particulièrement utile pour améliorer la mémoire et faciliter les échanges d’information. Sous forme de cristaux naturels, il possède une histoire, une origine, une composition qui le place dans la catégorie des pierres aux vertus indéniables. A méditer !…
Vallée du silicium, d’Alain Damasio est édité au Seuil.
Le livre broché de 336 pages est vendu 20€.
Paru le 12 avril 2024.
