Belle du Seigneur d’Albert Cohen

Belfort accueille tous les ans une immense foire aux livres qui est une sorte de paradis des lecteurs de mon espèce, ceux qui n’ont pas peur des tâches, des vieilles odeurs de renfermé et des photographies oubliées entre les pages, bref, les lecteurs près de leurs sous. De sortie avec une amie, celle-ci m’ayant abandonnée depuis une bonne heure, puisque bonheur déjà trouvé, j’erre dans la partie la moins chère de la foire à écumer des milliers livres les uns après les autres avec une migraine installée et un mari se balançant d’une jambe sur l’autre. Une exclamation perce les conversations : j’ai trouvé un des livres de ma liste, encore que ça ne soit pas un exploit, celui-ci étant tellement gros qu’il est difficile à louper. C’est Belle du Seigneur d’Albert Cohen.


Résumé


Belle du Seigneur est un roman classique de l’écrivain suisse Albert Cohen, publié en 1968. Ce livre nous plonge au cœur des relations adultères entre Ariane, une femme mariée à Adrien, et Solal, un diplomate charismatique. Au fil des pages, l’auteur explore l’évolution de la relation des deux amants, des débuts passionnés vers une lente dégradation.



Ce que j’en dis…



Je n’ai pas connu Monsieur Albert Cohen personnellement, mais je suis presque sûre qu’ il serait d’accord avec moi pour dire que toutes les personnes qui décrivent ce roman comme une merveilleuse histoire d’amour n’ont rien compris à leur lecture.
Et pourtant, loin de moi la prétention d’affirmer avoir compris le roman dans son intégralité, ça n’est pas le cas, cependant, je maintiens que Belle du Seigneur est l’une des pires histoires d’amour couchées sur papier. Un de ses amours purement passionnel, qui, ne supportant pas la monotonie du quotidien, mène ses acteurs à se créer des problèmes et des cruautés pour ne pas s’ennuyer.
C’est un amour poussé vers sa forme la plus destructrice : d’une part Solal, un homme riche avec une bonne situation et imbu de lui-même qui étend son cynisme jusqu’à la manipulation de sa maîtresse, et d’autre part, Ariane, une noble que je qualifierais de pauvre fille sans aucune famille, coincée dans un mariage sans amour, qui perd le peu d’ambition et de personnalité qu’elle n’a jamais eu en cherchant à plaire à son amant.


Au début du roman, on suit principalement le point de vue d’Adrien Deume et de sa mère. Adrien est dépeint comme un incompétent qui est uniquement motivé par sa soif d’ascension sociale, se perdant dans des pages d’élucubrations lorsqu’il reçoit une tape d’encouragement de la part d’un supérieur. Quand on prend pour la première fois le point de vue de Solal, qui méprise ces comportements de grappillages sociaux, voyant les gens autour de lui comme de futurs cadavres se distrayant dans des entreprises futiles, on est rafraîchi par ce recul manquant à la famille Deume. Mais en réalité, il est ce qu’il critiquera plus tard chez Ariane lorsqu’elle se moquera de sa bonne Mariette pour son attachement à l’argent, en pointant qu’il est facile de mépriser ceux qui y pensent autant lorsqu’on en a tellement. Lui aussi, quand il perdra son statut de diplomate, deviendra obsédé par les relations sociales. Adrien sera lui, toujours traité comme victime de la situation, et ceci même si l’auteur reste cynique à son sujet. J’ai apprécié le traitement nuancé de ces personnages caricaturaux.


Ariane de son côté, obsédée par un idéal de l’amour, ne s’autorise même pas à éternuer devant son amant. Ainsi toujours condamnée à être parfaite devant lui, de part ses nombreuses indécisions quant à ses choix de robes, ses longues pages de réflexions sur le placement de son visage par rapport à la lumière et son choix méticuleux du mobilier, on se fatigue et on comprend vite qu’on ne souhaiterait cet amour pour rien au monde. Mariette elle-même finira par abandonner son Ariane, à qui elle avait changé les couches, en déclarant que l’amour ne devrait pas avoir besoin de toutes ces mignardises et qu’elle, elle aurait pu suivre son mari aux toilettes si cela avait signifié passer plus de temps avec lui.


Le livre chronique le long déclin de la relation de Solal et d’Ariane, en même temps que la montée de l’antisémitisme en Europe. Les deux amants ostracisés pour faute sociale, c’est-à-dire adultère, et n’ayant que l’un et l’autre s’ennuieront ferme. Solal pour éviter cet ennui tentera de rendre l’amour plus intéressant par des stratagèmes à la limite du machiavélisme en étant tantôt absent, tantôt cruel. On voit l’antisémitisme affecter Solal physiquement, socialement et psychologiquement, notamment lorsqu’il cherchera du soutien chez ses anciens collègues qui, affairés à leurs besognes quotidiennes, ne feront preuve d’aucune grâce envers lui.


Ce livre est dense et opaque, plusieurs chapitres parsemés à travers tout le roman sont des monologues écrits sans point ni majuscules dans une forme très poussée de flux de conscience, où les personnages divaguent dans plusieurs pensées qui n’ont pas forcément de rapport direct avec l’intrigue principale. Dans un autre chapitre, trois points de vue se mêlent, on s’y perd, ne sachant plus qui dit quoi, ce qui est une belle image, lorsque les deux personnages tombent amoureux et que le troisième est trompé. Le livre est également un peu daté sur quelques points de vue : le corp de la femme y est décrit très différemment de celui de l’homme, avec beaucoup plus de détails anatomiques qui se répèteront avec lourdeur tout au long de la lecture.


Je ne sais pas si je recommande ce roman. Il ne ressemble à rien de ce que j’ai lu auparavant, il ne vole pas sa réputation de classique : le style est impeccable, plein d’innovations. Mais je suis fatiguée, j’ai l’impression d’avoir fini un marathon.

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen est publié chez Gallimard dans la collection Folio.
Le livre de poche de 1120 pages (sous coffret) est vendu 16€.
Paru le 14 novembre 2024 dans ce format.
Première parution : juin 1968.

4 commentaires

  1. J’ai découvert Belle du Seigneur deux ans après sa parution ; j’avais alors 16 ans. Depuis, je relis ce chef-d’œuvre tous les dix ans, tout comme je relis Cent ans de solitude et L’Etranger. Chaque relecture m’est une redécouverte. J’ai connu bien des coups de cœur au fil du temps, mais jamais un seul qui soit comparable au bonheur – j’allais dire à l’extase – que m’ont apporté ces trois monuments qui ne vieilliront jamais et dont la portée – pour changeante qu’elle soit à mesure que se creusent mes rides – m’atteint et me parle toujours aussi fort. Joan

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    • Je partage le même sentiment pour Cent ans de solitude, que je prévois également de relire, et je comprends que Belle du Seigneur puisse procurer le même genre d’effusion, stylistiquement, je n’ai rien lu de pareil. Je pense pouvoir dire, maintenant que j’ai un peu plus de recul, que c’est une lecture que j’ai appréciée et qui m’a marquée, particulièrement l’aspect critique vis à vis de la course à la réussite sociale. Merci pour ce commentaire, ça me poussera à enfin commencer l’Etranger que j’ai laissé de côté depuis trop longtemps.

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