Le jardin de Georges de Guénaëlle Daujon

La lecture de “ L’heure des prédateurs” de Giuliano Da Empoli  suivie de “Cyberpunk” de Asma Mhalla m’a fait terminer l’année 2025 avec un sentiment d’angoisse et je remercie mon amie Régine de m’avoir prêté ce récit plein de poésie inspiré de la vie d’un parfait inconnu pour ma part du moins, un certain Georges Delaselle.

Résumé :

Un matin de juillet 1897, Georges Delaselle découvre une petite île bretonne en face de Roscoff : l’île de Batz. Artiste amateur, il vient y écrire et y dessiner loin de la capitale où il est né. Il tombe aussitôt amoureux de deux hectares de terre et de sable à l’est de l’île, qu’il décide d’acquérir pour y réaliser son rêve : un jardin exotique, créé à partir de grains venues du monde entier.

Ami des Vilmorin et des impressionnistes, Georges est fasciné par le règne végétal. Année après année, croquis après croquis, il sculpte son paradis. En 1918, on lui diagnostique la tuberculose et il s’installe définitivement sur l’île, à plus de 50 ans. On le croît condamné mais plus le jardin avance, plus la maladie recule et le désert du bord de mer se met à germer.

Après Là-Batz, un premier roman très remarqué, Guénaëlle Daujon a quitté l’île de Batz où elle vivait, mais le jardin de Georges continuait de l’obséder. Dans ce nouveau roman délicat et entêtant, elle a voulu raconter la folle histoire de son créateur, un jardinier méconnu qui a poursuivi son rêve jusqu’à la déraison.

Ce que j’en dis :

Avec pour décor l’île de Batz au large de Roscoff, Guénaëlle Daujon va retracer l’histoire peu commune de cet aventurier, d’un genre particulier, qui traversa des époques tourmentées depuis la fin du XIXème siècle jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
C’est lors d’un hommage à l’illustre jardinier que lui vient l’idée de ce roman, quand dans son discours le président de l’Association des amis de Georges Delaselle s’adresse à celui qui venait d’être exhumé : “ Tu as axé ta vie sur un unique projet, ton jardin, que tu nommais “ma fille”. Ce jardin, tu as voulu y vivre, c’est chose faite.”

En toile de fond, le début du XXème siècle, si prometteur au point qu’on le qualifia d’âge d’or tant les avancées scientifiques et technologiques, l’émulation artistique semblaient les garants de jours heureux…Mais c’est aussi une époque où la mort frappe prématurément. Georges perdra sa petite sœur puis sa mère, toutes deux souffrant de la tuberculose, qu’il contractera plus tard lui aussi mais en réchappera.
C’est au gré de rencontres déterminantes que sa vocation de jardinier naîtra. Celle du botaniste et explorateur Etienne Masson qui lui fera découvrir l’île de Batz et restera son ami fidèle, tout comme le couple connu du tout Paris, Mélanie et Philippe de Vilmorin, héritier d’un magnifique Arboretum et dont le soutien sera lui aussi, sans faille.

Puis la Grande Guerre et les ravages qu’elle causa tant aux hommes qu’à la nature.
A l’évocation du défunt mari de Mélanie et de sa passion pour la botanique, l’auteure nous livre ce triste constat : “ Ces souvenirs ne font qu’accroître une certitude partagée par Mélanie et Georges : tuer l’autre, c’est se tuer soi. C’est un interdit que la guerre oblige à dépasser. L’autre, qu’il soit homme, animal ou plante est fait de la même matière : un tourbillon d’atomes de cinq milliards d’années.
L’île n’est pas épargnée, Guénaëlle Daujon nous la décrit en ces termes : “ Les femmes ont pris en charge les enfants, les vieillards, le travail aux champs et le quotidien, jour après jour, mois après mois, année après année…Abandonnée à elle-même, l’île a résisté. Il n’y a peut-être pas de meilleur verbe à assembler à ce nom. Contre vents et marées, contaminés par l’absurdité du monde, esseulés, l’île et le jardin s’organisent.”

L’auteure excelle aussi dans l’art de décrire ces plantations tels des êtres incarnés, comme quand Georges qui se sait condamné, décide de s’installer de manière pérenne sur l’île :” L’annonce de son retour suit le parcours de leur communication secrète. Elles le sentent, elles l’entendent, elles le voient. Il est en piteux état certes, fourbu, malade, elles le savent, mais il est là…Elles l’observent marcher et les argousiers, les tamaris, les genêts découvrent l’effet du temps sur son corps frêle. Il vacille, il pleure, il rit, s’approche et caresse la rhubarbe géante, les cocotiers du Chili, les camélias du Japon…Toutes se tournent vers le Réséda odorata…Par une loi encore non-élucidée, le Réséda attire Georges comme une abeille. Il se laisse attraper, envoûter, plonge sa tête et s’écroule au coeur des longues tiges robustes…”

L’auteure dont l’attachement à l’île de Batz date de la prime enfance, est aussi journaliste et ne manque pas de nous alerter sur les désordres climatiques et autres disparitions d’espèces tant animales que végétales et de citer le botaniste Gilles Clément qui “ rappelle que la planète Terre est avant tout un jardin. Un espace clos satellisé dans la cosmogonie du monde, un jardinet perdu dans la stratosphère, minuscule au milieu des galaxies : une grande île. C’est dans cet enclos que se préserve le meilleur et notre rôle consiste à en être les gardiens, à nommer les choses, à soigner ce legs, ce don que nous ne pouvons pas dilapider.” Des propos qui s’apparentent étrangement à ceux qu’on peut lire dans les versets de la Bible du livre de la Genèse décrivant le jardin d’Eden et le rôle qu’étaient censés remplir les humains…

Cet ouvrage très documenté, admirablement bien écrit, dans un style fluide et très cinématographique nous permet vraiment de nous mettre dans la peau du personnage. C’est tout juste si l’on a pas la sensation de se remplir les poumons d’air iodé et de humer le parfum des fleurs, mêlé à l’odeur des embruns…Ressentir cela ne m’est pas difficile car j’ai la chance de compter parmi mes proches, des amis photographes qui résident dans le Finistère et qui m’y accueillent régulièrement, ils se reconnaîtront…
A conseiller à tous les amoureux de la Bretagne et plus largement à tous ceux qui se sentent proches de la nature.

En bref

Le Jardin de Georges, de Guenaëlle Daujon est publié par les éditions Intervalles.

Le livre broché de 192 pages est vendu 18€.

Paru le 6 septembre 2024.

Un commentaire

  1. J’en avais lu un extrait dans le cadre de la sélection pour un prix littéraire (malheureusement) confidentiel et j’avais bien aimé. Merci pour ce bel article.

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