Il y a dans le monde de l’édition des maisons qui sont, semble-t-il, davantage motivées par la passion que par l’appât du gain. La littérature de l’imaginaire est sans doute un foyer, disons un nid, un incubateur, pour ce genre d’indispensables éditeurs.
Ainsi, Argyll propose dans sa première traduction française un ouvrage de SF post atomique daté de 1950, traduit en français en 2025, lu et chroniqué en 2026, un ouvrage d’une effrayante actualité : Des Ombres sur le Foyer, de Judith Merril.

Le résumé
Après une attaque nucléaire massive sur les États-Unis, Gladys, une jeune mère, tente de maintenir sa famille unie. Jon, son mari, est porté disparu et, bien que la société lui refuse ce rôle, Gladys n’a d’autre choix que de devenir la nouvelle cheffe de famille. Mais en est-elle seulement capable, elle, une simple femme au foyer ?
Pourtant, à mesure que le temps passe, Gladys commence, ben aidée par ses filles, à entrevoir la force des femmes, jusque là enfermées dans une société patriarcale. Et si quelques hommes essaient tant bien que mal de faire peser leur ombre tutélaire sur le foyer, une nouvelle ère débute pour le monde, pour Gladys et ses filles.
Pour toutes les femmes.
Ce que j’en dis…
En 1950, le monde sortait à peine de la deuxième guerre mondiale, la bombe atomique avait été employée par les USA contre le Japon, le malheur avait frappé ailleurs, l’Amérique était victorieuse.
Bien qu’Américaine, Judith Merril s’inscrit en opposition à cette nation qui glorifie la guerre, et imagine des États-Unis frappés à leur tour par la Bombe. On ne sait pas qui a attaqué, c’est de peu d’importance pour le roman. Le récit est un huit clos ou presque, l’histoire d’une famille amputée de son membre masculin (aucun jeu de mots) qui s’organise pour survivre à l’intérieur, entre femmes. Les hommes sont dehors.
Ils tentent d’ailleurs de s’infiltrer dans le foyer, de jouer de leur autorité ou de leur séduction, refusant de renoncer à leur toute puissance. Mais Gladys se rend bientôt compte qu’elle fait l’affaire, qu’elle parvient sans Jon, avec le soutien de Veda, son aide à domicile, à s’occuper de ses deux filles, Barbara une adolescente symptomatique de cette période difficile et Ginnie, sa jeune sœur, encore une enfant.
Des Ombres sur le Foyer raconte l’après. Le confinement, les patrouilles, l’information gouvernementale (comment ne rien dire sur la situation en faisant un point à chaque heure), mais aussi le racisme systémique des années 50 (heureusement la situation a bien changé, les États-Unis ne sont plus racistes en 2026 comme chacun le sait). Mais aussi les radiations, la maladie, le manque, la peur. Mais surtout la sororité, la solidarité, l’entraide. L’histoire s’étale sur moins d’une semaine mais pourrait durer des décennies.
Ce pourrait être un simple récit de science-fiction. Mais alors que la démocratie américaine (amateurs d’oxymores, c’est cadeau) est dirigée par un effrayant chef d’État, tout semble devenir possible. Les USA sous les bombes, c’est peut-être demain. Le monde entier sous les bombes, c’est peut-être demain.
N’attendons pas que ce jour arrive pour prendre conscience de la valeur des gens qui nous entourent, famille, amis, voisins, profs, employés de maison au féminin autant qu’au masculin. Et quand on parle de valeur on ne parle pas d’un quelconque attribut sentimental ou affectif, il s’agit d’une réalité forte : chaque être humain, quel que soit son âge sa race ou son sexe, joue un rôle important dans le groupe auquel il appartient : famille, voisinage, nation. Nous avons besoin les uns des autres, apprenons à nous aimer maintenant.
L’autrice

Membre des célèbres Futurians aux côtés d’Isaac Asimov, Virginia Kidd ou encore Damon Knight, Judith Merril (1923-1997) joua dans les années 60 un rôle majeur dans l’évolution du genre, à l’avant-garde d’une science-fiction féminine et féministe, influençant de grandes figures comme Ursula K. Le Guin ou Joanna Russ.
Dès sa sortie, Des Ombres sur le Foyer, reflet de la place des femmes dans la société américaine d’après-guerre, reçoit une multitude d’éloges, et connait même une adaptation à la télévision… mais n’est curieusement jamais traduit en français. Un oubli désormais réparé.
En bref
Des Ombres sur le Foyer, de Judith Merril est publié par les éditions Argyll.
La traduction est signée Alexane Bébin.
Le livre broché de 310 pages est vendu 24,90€.
Paru le 3 octobre 2025.
