Babelio fait décidément bien les choses.
Il se trouve que parmi les maisons d’édition qui m’attirent sans que je les connaisse assez, Actes Sud est indéniablement de celles qui me font palpiter sans que je sache vraiment pourquoi. Non pas que les raisons soient inexistantes mais plutôt qu’elles sont plutôt difficilement explicables.
Bref, toujours est-il que le mois dernier, ou peut-être celui d’avant, ma mémoire me fait défaut lorsque je ne dors pas assez et je n’ai pas assez dormi, Babelio m’a directement proposé de candidater pour recevoir Casablanca Circus de Yasmine Chami.
J’ai lu le résumé, considéré l’éditeur et j’ai effectivement candidaté en m’estimant privilégié d’avoir reçu cette particulière invitation.
Je mesure encore davantage mon privilège une fois la lecture achevée.

Le résumé
Au coeur de ce livre, le destin de l’un des plus anciens bidonvilles de Casablanca. Alors que les autorités au pouvoir veulent reloger les habitants à des kilomètres du centre-ville, l’avenir d’un couple de la classe aisée – un jeune architecte et sa femme historienne – se trouve fragilisé. Les enjeux politiques et financiers de cette affaire les opposent profondément, malmènent leurs convictions, agitent sous leurs yeux passionnés la pieuvre de l’urbanisme, la violence de la mondialisation et les revers du carriérisme.
Sous le signe de cette ville où beauté et misère s’entrelacent, Yasmine Chami poursuit avec une implacable lucidité le portrait du masculin et du virilisme sociétal, qu’elle éclaire avec subtilité et empathie. A cela, elle ajoute ici une remise en question des pouvoirs en place dans son pays.
La voix forte et rigoureuse de Yasmine Chami – d’autant plus singulière par la douceur et l’esthétique dont elle imprègne son territoire d’observation – , son amour pour le Maroc, conjugué à celui qu’elle nourrit pour la France, l’intelligence des conséquences qu’elle tire de l’histoire de ces deux pays comme de leur situation présente et sa posture d’anthropologue toujours enrichie d’expériences, font de ses romans des objets uniques parmi les écrits féministes d’aujourd’hui.
Ce que j’en dis…
Privilégié donc, m’estimé-je après la lecture de ce très beau livre.
C’est aussi le cas des principaux protagonistes de l’histoire, May et Chérif, un couple aisé issu de familles de notables casablancais. Lui est architecte et elle est historienne lorsqu’ils décident conjointement de quitter la région parisienne pour permettre à Chérif de prendre part à un important projet d’urbanisation de la banlieue de Casablanca, en l’occurrence une construction écoresponsable en périphérie de la ville ayant pour but avoué de reloger les habitants d’un bidonville où s’épanouissent dans une survie quotidienne une foule d’habitants défavorisés ou abimés par l’existence.
On assiste chapitre après chapitre au délitement du couple qui survient malgré la grossesse de May qui bien qu’aimant son mari se trouve trahie dans une certaine mesure lorsqu’elle constate que le carriérisme ambiant semble l’emporter sur les idéaux humanistes qui semblaient l’animer il n’y a pas si longtemps.
Plus encline à prendre en considération la situation réelle des habitants du bidonville que son époux qui se focalise sur le projet d’urbanisation en tant que tel, May part à la rencontre des hommes et des femmes qui donnent vie au karyane où elle fait des rencontres aussi belles qu’improbables à l’instar de Rachid, un bidon-villois amoureusement attaché à Nietzsche.
La lecture de Nietzsche avait acquis toute sa résonance en prison, dans ce monde hors du monde où les lois écrites qui avaient condamné ces hommes s’effaçaient au profit d’autres lois que seule l’expérience carcérale permettait de découvrir pleinement.
La structure du roman, originale, offre la possibilité d’une narration alternant avec des carnets de grossesse dans lesquelles May s’épanche auprès de sa fille qui s’apprête à quitter la matrice maternelle pour combattre un monde pétri d’injustice ou elle devra affronter le patriarcat, le post-colonialisme et les corruptions politiques et affairistes.
Tout cela n’est pourtant pas dénué de poésie et d’optimisme et c’est sans doute ce qui fait la force de ce roman magnifique : les petites gens, les pauvres gagnent en dignité à mesure qu’ils affichent leur simple envie de vivre en contraste avec des puissants qui ne cherchent plus tant le plaisir de vivre que celui de se faire connaître.
Chérif regardait sa femme, oscillant entre admiration et tristesse. Elle confirmait ce à quoi il s’efforçait de ne pas penser, la rupture consacrée de manière brutale entre la ville mondialisée, depuis la marina devant l’ancienne médina jusqu’à la totalité du littoral, comprenant tout le quartier d’Ain Sebaa, hérissé de tours qui clamaient la prétention d’inscrire Casablanca comme un centre financier incontournable en Afrique, et la ville populaire, sans aucune considération pour les habitants à présent coupés de la respiration de l’océan. May avait raison, le recasement confirmerait la relégation des habitants des karyanes, organisant leur invisibilité, selon le modèle qui en France avait parqué à la périphérie de Paris les classes populaires, en particulier les migrants tout justes bon à fournir leur force de travail, sueur invisible de la prospérité des happy fews auxquels la ville ouvrait ses bras.
Indéniablement, Casablanca Circus possède à la fois un caractère universel et une empreinte marocaine comme en témoignent les fréquentes références à l’illustre groupe Nass el Ghiwane dont je ne peux m’empêcher de partager un morceau dans lequel les paroles me semblent en totale adéquation avec la position du Chérif de ce roman.
Puisque vous êtes sur YouTube, vous apprécierez aussi peut-être la chronique vidéo consacrée (entre autres) à Casablanca Circus.
Casablanca Circus, de Yasmine Chami est édité par Actes Sud.
Le très beau libre broché de 198 pages est vendu 20€.
Paru le 23 août 2023.
