Crépuscule de Philippe Claudel

Philippe CLAUDEL est un auteur reconnu et prolifique tant à l’écrit que pour ses œuvres cinématographiques, d’où émerge un thème récurrent autour de la mort ; qu’elle soit brutale et provoquée ou qu’elle soit, selon la formule consacrée, la conséquence d’une longue et pénible maladie. Parfois même les deux, comme dans ce très beau film « Tous les soleils » dont le sujet, la difficulté de faire son deuil, pourrait être triste mais où s’invite la musique baroque et l’ensemble Arpeggiata qui vont rendre le tout si lumineux !

Au cours de ma vie professionnelle, j’ai été confrontée au quotidien à la fin de vie, de sorte que l’hommage rendu à « Jean Bark » alias Jean Marc Roberts, éditeur de l’auteur, qu’on retrouve aussi sous une forme romancée dans « l’arbre du pays Toraja », qui rend témoignage à la sincérité de son implication dans l’accompagnement d’un proche, me parle forcément.

Son dernier roman « Crépuscule » édité chez Stock vient de paraître en poche et on va retrouver l’auteur des âmes grises  exceller dans sa capacité à sonder les profondeurs de la nature humaine…

Mention spéciale au passage pour l’illustration de couverture de Lucille CLERC qui reflète, on ne peut mieux, l’atmosphère de ce roman.

Le résumé

Aux frontières de l’Empire sommeille une province minérale où le rythme lent des grands hivers engourdit les habitants d’une petite ville ordinaire. Un soir, le Curé est découvert la tête fracassée à coups de pierre. Qui pouvait à ce point lui en vouloir dans cette bourgade où, jusque-là, les communautés religieuses avaient vécu en bonne entente ? L’enquête est confiée à Nourio, le Policier trop souvent gouverné par ses passions et qui méprise Baraj, son Adjoint, géant débonnaire à l’âme de poète. Mais l’Empire a-t-il intérêt à ce que l’on découvre le véritable assassin ? Lorsque les peuples et les États sont malmenés, comment s’écrit ou se réécrit l’Histoire ? Et que peuvent les hommes face à son cours impétueux ?

Ce que j’en dis…

Ce roman «  Crépuscule », à l’allure de conte, nous emmène dans des contrées et à une époque lointaines, pour mieux aborder des thématiques actuelles, comme pour nous signifier un éternel recommencement où les turpitudes et les comportements les plus abjects se perpétuent en dépit de la modernité de notre monde, qui se croit plus civilisé que naguère…D’ailleurs la série de questions qu’on trouve au début du chapitre 12 donne le ton à l’ouvrage :  » A quel signe comprend-on dans l’Histoire des hommes qu’il est trop tard ? Quel indice, quelle marque, quelle faille, quel mince événement permet d’alerter les esprits et de solliciter leur vigilance ? Quel infime changement, quel déraillement discret peut intriguer quelques veilleurs attentifs afin qu’ils donnent l’alerte qui éviterait la plongée dans le chaos ? Mais au fond, cela servirait-il à quelque chose ? Quelque part, et sur une certaine horloge, n’est-il pas toujours trop tard ?

On retrouve ce style cinématographique chez Philippe CLAUDEL, où les descriptions minutieuses, à renfort d’adjectifs rendent très vivante la narration, grâce à l’usage de phrases courtes et percutantes !

Fort heureusement, même si des personnages comme Nourio le Capitaine de police et ses obsessions libidineuses, les élus et autres notables semblant relever au mieux de l’oligophrénie, au pire du machiavélisme sadique nous répugnent, certains gagnent en sympathie et suscitent notre émotion tel Baraj l’adjoint du capitaine et la jeune orpheline de mère Lémia, mais aussi celle dont on ne connaitra le prénom qu’à la fin du livre, Martha, l’épouse du capitaine.

Pour illustrer mon propos, permettez-moi quelques citations de portraits : « Egor le maire, qui était un magnifique imbécile de l’espèce des dindons… » ; Le vieil évêque « C’était une toute petite chose enrubannée de soieries précieuses et de broderies, inoffensive et débile, pour laquelle le policier ne savait pas s’il fallait éprouver de la pitié ou du dédain » ; et le plus maléfique d’entre tous, Maijre sorte de mercenaire sanguinaire, dont un autre soldat dira en le voyant « Pourquoi le Diable prend-il toujours plaisir à revenir sur terre ? ».

Dans cette bourgade d’une province reculée, où vivent chrétiens et musulmans en bonne entente, du moins en apparence, un meurtre sera prétexte à mettre le feu aux poudres ! Et l’auteur ne manque pas de nous rappeler à quel point religion et pouvoir ont, de tout temps, alimenté la haine de l’autre, de celui qui croit différemment… Que celui qui pense autrement nous est inférieur voire hostile se retrouve aussi dans le duo que forme le Capitaine de police et son Adjoint. Tout les oppose, tant leur physique que leur façon d’appréhender le monde. D’un côté, le mépris vaniteux de Nourio à l’égard de Baraj qui de son côté, y répond par une forme de servilité tranquille.

Sans rien dévoiler de l’intrigue car il s’agit bien d’une enquête policière, c’est aussi l’analyse que fait l’auteur des rapports humains qui fait l’intérêt de cet ouvrage.

On ne peut qu’être ému par ce doux colosse qu’est Baraj. Après avoir connu une enfance privée d’amour et de tout ce qui permet à un enfant de s’épanouir, il prendra en tout, le contrepied de tant d’adversités, ce qui laisse à penser que l’auteur réfute la thèse du déterminisme, point de vue que je partage. D’ailleurs, ce n’est pas le seul domaine dans lequel Philippe Claudel égratigne les lieux communs !…

Crépuscule gagne indéniablement à être lu, mais peut-être pas si vous avez le bourdon et qu’en plus, la météo affiche triste mine !

Crépuscule, de Philippe Claudel est édité par Le Livre de Poche.
Le livre de poche de 456 pages est vendu 9,90€.
Paru le 31 janvier 2024.

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