Celles et ceux dont je fais partie, qui ont aimé la plume de Hélène Gestern dans son opus précédent 555, titre qui renvoie aux sonates de Scarlatti, seront dépaysés avec ce très beau roman paru en poche chez Folio. L’histoire se déroule en grande partie à St Malo, face à l’île Cézembre.

Résumé :
« Elle se contente d’ouvrir sur lui ses yeux liquides, ce paysage clair et indéchiffrable dans lequel il lit à la fois tout et rien ; ce regard aussi vaste que la mer, qui, dans son immensité muette, lui fait peur. »
Yann, professeur d’histoire récemment divorcé, quitte Paris pour s’installer à Saint-Malo, dans la demeure de son enfance. C’est ici, face à l’île de Cézembre, que s’est écrit le destin des Kérambrun. Au début du XXème siècle, son aïeul épouse la femme qu’il aime et fonde une compagnie maritime florissante, transmise aux générations suivantes. Mais Yann refusera de marcher dans les pas de son père, un homme dur et taiseux. En fouillant les archives familiales, il découvre l’histoire cachée des siens. Trouvera-t-il la source qui a empoisonné leurs liens et semble les condamner à la solitude ?
Ce que j’en dis :
A la suite du décès de son père, Yann, le personnage principal qui est aussi le narrateur, va se plonger dans l’histoire familiale à laquelle se mêlera l’Histoire, la grande, celle du XXème Siècle avec ses innovations techniques mais aussi ses premiers conflits mondiaux.
Voilà notre héros, cet agrégé d’histoire, enseignant à la Sorbonne, replongé dans son enfance bretonne. Les souvenirs soigneusement enfouis vont refaire surface et le pousser à fouiller le passé de cette lignée des “de Kérambrun” dont il est un descendant. Cette quête le mènera à son aïeul Octave qui fera la fortune de la famille, ingénieur passionné et fondateur de la Société Malouine de transport nautique.
Au travers de cahiers appelés “livres de raison”, Yann va pouvoir remonter le temps, presqu’au jour le jour, et découvrir la vie de ces ancêtres, bien malgré lui comme il le fait savoir p. 58 : “Je n’étais pas insensible à l’ironie du sort, qui déposait entre mes mains une archive inexplorée à l’endroit même où j’étais venu prendre mes distances avec l’écriture de l’Histoire. Mais ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’entrer de plain-pied dans la vie de quelqu’un, surtout si ce quelqu’un est vraisemblablement votre ancêtre”.
Hélène Gestern donne vie à son roman en faisant alterner la narration avec des lettres d’Octave qui guideront Yann dans sa compréhension des drames qui ont jalonné l’histoire familiale et qui, pour certains aspects, lui permettront de mieux cerner la personnalité et les agissements de son propre père.
Le paysage breton occupe aussi une place prépondérante et l’auteure a mis un soin particulier dans ses descriptions comme p. 368, au matin d’une nuit passée à Cézembre, le tableau qui s’offre à Yann nous éblouit : “Quand j’ai ouvert les yeux, le jour était en train de se lever sur l’archipel : les stries charbonneuses de la nuit s’écartaient, laissant affleurer le cœur translucide de l’aube. L’horizon qui rosissait à fleur d’eau se chargeait de nuances pailletées, avant de se dissoudre dans des bleus d’une infinie délicatesse. Rien à voir avec les ciels turquoise, vifs et tranchants de la Méditerranée ; l’eau, la terre et l’air en train de se mêler et de se fondre, se séparant comme à regret.”
Dans ses nombreuses évocations des flots et des marées, l’auteure parvient à faire ressentir au lecteur, l’attirance tel un aimant qu’exerce la mer sur les personnages.
Cet ouvrage fait aussi la part belle aux progrès techniques en ces débuts de XXème siècle, tant en matière de motorisation des bateaux, que dans les débuts de la photographie avec les frères Hodierne.
Cette quête, douloureuse par certains côtés, sera aussi l’occasion de belles rencontres que Hélène Gestern fait vivre avec beaucoup de sensibilité. Un beau moment de lecture que je vous recommande !
Cézembre, de Hélène Gestern est publié aux éditions Gallimard (Folio).
Le livre de poche de 656 pages est vendu 10,50€.
Paru le 3 avril 2025.
