La Pratique, l’horizon et la chaîne de Sofia SAMATAR

La collection RéciFs, littérature imaginaire orientée SF chez Argyll, maison d’édition qu’affectionne particulièrement mon ami Christophe Gelé, amateur éclairé de ce genre de littérature, ne fait pas vraiment partie de mon univers. Néanmoins, j’y suis entrée par la lecture de Colorer le monde de Mu Ming, suscitée par une chronique que vous pouvez retrouver sur ce blog.
Comme il s’agit de récits courts d’auteures de divers horizons, j’ai poursuivi mon exploration du genre par La Pratique, l’horizon et la chaîne de Sofia Samatar, dont c’est le deuxième roman.

Résumé

Au cœur de l’espace, la Flotte vole éternellement, à la recherche des précieuses ressources minières qui lui permettent de survivre. Enchaîné comme des milliers d’autres au plus profond de la Cale d’un de ses Vaisseaux, un garçon dessine et reçoit les enseignements d’un vieil homme. Jusqu’au jour où, son talent ayant été remarqué par les habitants des étages supérieurs du Vaisseau, il est amené auprès d’une femme qui lui annonce qu’il ne fait plus partie des Enchaînés et qu’il a la chance de pouvoir désormais étudier à l’université du Vaisseau aux côtés de l’élite. Ensemble, ils apprendront à comprendre la nature des chaînes qui les entravent tous deux et à libérer les esprits de ce monde.

Ce que j’en dis

L’illustration de couverture, quatre visages de profil entremêlés dont on comprend la signification à la fin de la lecture, s’accorde particulièrement bien avec La Pratique, l’horizon et la chaîne, titre énigmatique dont la signification est peut-être plus explicite en anglais, du moins pour le terme Practice, mot qui peut revêtir différents sens en fonction du contexte, en l’occurrence dans ce récit par l’aspiration à la connaissance, que le sage décrit en termes imagés par chercher la Rivière de la Vie

Comment qualifier cet ouvrage ? Une dystopie qui nous projette dans un futur où l’humanité, après avoir rendu notre planète inhabitable, est contrainte d’errer dans l’espace à bord de vaisseaux, en quête incessante d’énergie pour subsister.
Y règne un système très hiérarchisé, les enchaînés ou gens d’en bas, relégués dans la cale tels des galériens, à l’étage les enchevillés appelés par les précédents jambes bleues à cause de la lumière qui émane de leurs bracelets électroniques, dont le sort est plus enviable et encore au-dessus, les légers bien moins nombreux, dont on devine qu’ils ne sont pas entravés et qu’ils exercent le pouvoir : Tout est sous contrôle, une sorte de monde orwellien, en pire !

Dans cette fable futuriste, il est question d’un enfant, un garçon parmi les enchaînés, repéré pour ses dons artistiques, ce qui lui vaut d’être extrait de la cale. Un privilège, c’est ainsi que le laissent entendre les responsables de ce programme, en quelque sorte une métaphore du transfuge de classe. Cet enfant sans identité propre qui n’a de nom que celui du groupe auquel il était lié par ses entraves, s’étonne de découvrir ce monde d’en haut où tout lui est étranger. Il semble si fragile et c’est pourtant grâce à lui que cet ordre sera peut-être ébranlé comme le laisse entendre Sofia Samatar vers la toute fin du livre : “ Il ne savait pas ce qui se passerait s’il osait tirer sur cette chaîne. La force de celle-ci détruirait-elle les téléphones ? Les bracelets de cheville brûleraient-ils jusqu’à se consumer ? Les chaînes se déchireraient-elles ?… à travers les liens qui s’entrelacent à l’infini, vous enchaînant aux morts, aux vivants, à moi, car Un est une Rivière. Mais tous sont une Mer.”…

L’auteure développe toute la palette des comportements humains au travers de ses personnages : la sagesse résignée du dénommé prophète auquel le garçon est très attaché, Dr Angela anthropologue idéaliste, elle-même fille d’un transfuge qui se prend d’affection pour le garçon, Dr Gil qui fait partie de l’élite, ambitieux et cynique, capable de contrôler tout mouvement d’un récalcitrant via son téléphone et Dr Marjorie désabusée mais qui saura risquer sa position pour se montrer solidaire.

Quand bien même l’univers décrit par Sofia Samatar est sombre et donne foi à ce triste constat fait en son temps par le Roi Salomon dans l’Ecclésiaste qui déplore que l’homme domine l’homme pour son malheur (Ec. 8 : 9), son style empreint de poésie fait de ce récit d’anticipation un agréable moment de lecture où la fin reste ouverte, la lumière semblant poindre à l’horizon…

En bref

La Pratique, l’horizon et la chaine, de Sofia Samatar, est publié par les Éditions Argyll.

Le livre broché de 160 pages est vendu 11,90€.

Paru le 3 avril 2026.

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