Le livre du mois : Tokyo revisitée, de David Peace

La capitale du Japon est une ville qui fait couler de l’encre en littérature.

L’auteur britannique David Peace lui consacra d’ailleurs une trilogie traitant de crimes réels au sein d’une ville de Tokyo ravagée par la défaite et la destruction de 1945, aux Éditions Payot & Rivages, dans la collection Rivages/Noir :

  • Tokyo année zéro (2007)
  • Tokyo ville occupée (2010)
  • Tokyo revisitée (2026)

Fidèle à une drôle d’habitude, je débute ma lecture de cette trilogie par le dernier volet.

Le résumé

1949. Le corps du président des chemins de fer japonais, Sadanori Shimoyama, a été découvert, démembré, sur les voies. Il venait de licencier 30 000 travailleurs du rail et s’était forcément fait des ennemis. Harry Sweeney, flic désabusé du Montana, se retrouve chargé d’enquêter mais sans pouvoir conclure. L’affaire rebondit en 1964 lorsqu’un auteur qui devait écrire sur « l’incident Shimoyama » disparaît. cette fois, c’est le privé Murota Hideki qui tente de remonter la piste. Il faudra attendre 1989 pour qu’une vérité émerge…

Avec ce troisième volet de la trilogie de Tokyo, David Peace résout à sa manière fascinante la véritable énigme de l’affaire Shimoyama..

Ce que j’en dis…

Comme l’indique l’introduction je n’avais pas lu les deux précédents volets de cette trilogie et j’ignorais tout de « l’affaire Shimoyama ». Mais Arnaud, de la Librairie 47°Nord à Mulhouse m’a confié ce roman, en sélection pour le Prix Rivages des Libraires 2026. Il a encore visé juste, le bougre !

Évidemment, comme tous les amateurs de roman policier, j’apprécie la collection Rivages/Noir des Éditions Payot & Rivages.

Dès les premières pages j’ai été littéralement hypnotisé par le style très particulier de l’auteur. David Peace détaille le déroulement des scènes avec une style répétitif totalement hallucinant – qui en rebute certains d’après ce que j’ai lu ici ou là – qui m’a plu au plus haut point au point que je ne puis me résoudre à ne pas partager mon émoi par ce court extrait de la page 64 à titre d’exemple :

Il va dans la salle de bain. Il regarde le lavabo. Il baisse les yeux, voit les éclats de verre. Relevant la tête, il fixe le visage dans le miroir. Il le scrute, la mâchoire, les joues, les yeux, le nez et la bouche. Il lève la main pour toucher le visage dans le miroir, suivre la ligne de la mâchoire, les joues, les yeux, le nez et la bouche. Il passe le doigt sur les contours du miroir, il agrippe les bords du miroir. Il le détache du mur. Il s’accroupit. Il pose le miroir à l’envers contre le mur près de la fenêtre. Il commence à se relever. Il voit des taches de sang sur la moquette. Il enlève son veston. Il le jette sur le matelas.

Je m’arrête là mais j’ai tellement envie de poursuivre ! La scène s’étend presque sur trois pages, toujours le même paragraphe, c’est d’une précision et d’une densité incroyable ! Je mets des points d’exclamation partout tellement je suis bouleversé !

Ajoutons à ce style incomparable le fait que l’auteur introduit les dialogues directement dans le texte, sans s’encombrer des fioritures que sont probablement à ses yeux les guillemets, ce qui donne cela (page 193) :

Mauvaise nouvelle pour vous, dit l’homme au pistolet. Il n’est pas là.

Akira Senju hausse les épaules : Pour nous, c’est pas une mauvaise nouvelle, mais pour son petit frère, c’est pas très bon.

Quel dommage, c’est vraiment dommage, dit l’homme au pistolet tandis que d’autres hommes sortent de la taverne, émergeant de l’ombre, d’autres costauds armés. Mais en fait, qu’importe la mort d’un pauvre voyou quand on t’aura liquidé, toi l’Empereur de Shimbasi.

Voilà, j’avoue que ça m’a surpris et qu’il m’a fallu un peu de temps pour m’y habituer. Mais au moins David Peace fait-il l’effort du retour à la ligne, ce qui rend les dialogues compréhensibles. (Contrairement à Philippe Djian dans 2030 qui m’avait totalement saoulé en abusant du processus, mais ne comparons pas ce qui n’est pas comparable.)

Toujours à propos de la construction, il convient aussi de parler de la structure du roman. Trois parties : la première au sortir de la deuxième guerre mondiale, dans un Japon occupé par les États-Unis et c’est précisément un agent américain qui mène l’enquête sur la mort de Sadanori Shimoyama, le président des chemins de fer japonais. Mais son enquête n’aboutit pas.

La seconde partie semble complètement déconnectée de la première, du moins au début : 15 ans plus tard, un détective privé (japonais) doit enquêter sur la disparition d’un romancier. Puis après un certain temps il apparait que le romancier en question devait livrer à son éditeur un livre révélation sur … la mort de Shimoyama. Le lecteur fait le lien, il jubile, son intérêt augment d’un cran. Mais au bout du compte on ne sait toujours pas vraiment si le président Shimoyama s’est suicidé ou s’il a été exécuté.

La troisième partie nous amène a la fin des années 80, auprès d’un agent américain gagné par une forme de démence, qui plonge dans ses souvenirs en lien avec … l’affaire Shimoyama ! (C’est bien, tu suis !) Et enfin, le lecteur apprend la vérité.

On peut dire que c’est du noir bien serré. C’est tellement bien foutu que je n’ai pas un instant été rebuté par la taille du roman (634 pages) ni par la densité du texte, parfois vraiment étouffante. Évidemment, un tel roman mérite du temps et des efforts mais il m’a apporté une telle satisfaction que je me demande maintenant comment je vais trouver le temps de lire les deux premiers volets et me replonger dans cette ambiance si sombre et si désespérée du Japon d’après-guerre …

L’auteur

Portrait d'un homme chauve portant des lunettes noires, avec un regard sérieux et un fond neutre.

Crédit photo Tina Merandon

David Peace est né dans l’Ouest du Yorkshire. Après ses études, il part pour Istanbul afin d’y enseigner l’anglais, mais c’est au Japon qu’il finira par poser ses valises. Remarqué dès son premier roman, 1974, qui débute le Quator du Yorkshire, il figure sur la liste des écrivains à suivre de la revue Granta. La publication de son opus sur la grève des mineurs, GB 84, achève de le consacrer comme l’un des écrivains britanniques majeurs de sa génération. Le succès populaire est au rendez-vous avec ses trois livres sur le football : 44 jours (adapté au cinéma par Tom Hooper), Rouge ou mort et, plus récemment, Munichs. Ils est aussi l’auteur d’une trilogie criminelle se déroulant dans le Japon de l’après-guerre, dont Tokyo revisitée est le dernier volet. L’oeuvre de David Peace est traduite dans ne nombreux pays.

En bref

Tokyo revisitée, de David Peace, est publié par les Éditions Payot et Rivages dans la collection Rivages/Noir.

Le livre format poche de 634 pages est vendu 10 €.

Date de parution : 19 août 2026.

Disponible à la Librairie 47°Nord.

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