Assaut contre la frontière de Leïla Slimani

Leïla Slimani, écrivaine franco-marocaine s’est faite connaître du grand public après avoir reçu le prix Goncourt pour le roman Chanson douce, adapté à l’écran avec dans le rôle principal, l’excellente comédienne Karin Viard.
Assaut contre la frontière, introspection d’une soixantaine de pages, fait suite à une commande de France Culture dans le cadre du Festival d’Avignon en 2025.

Résumé

« Il me semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Et que celle qui fut à l’origine et au centre de ma trilogie est celle-ci : pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu’est-elle pour moi ? Penser à ça, à la langue arabe, c’est ressentir un mélange de chagrin et de honte, de colère et de frustration. Comment pourrais-je vous raconter, vous faire comprendre que je parle comme une enfant la langue qui devrait être la mienne ? Que je vis avec une langue fantôme comme on parle d’un membre fantôme dont on sent encore la présence bien qu’il ait été amputé. Cette langue, je l’ai cherchée partout. Je l’ai désirée, je l’ai poursuivie, j’ai pu suivre des inconnus dans la rue simplement pour les entendre prononcer ces syllabes familières. Je pourrais aisément reprendre à mon compte les mots de l’écrivaine et peintre libanaise Etel Adnan : “Je me suis retrouvée à la porte de cette langue. Je l’ai érigée en mythe, en une sorte de paradis perdu.”

Ce que j’en dis :

J’ai beaucoup apprécié cette lecture, fruit d’une réflexion sur la langue arabe et par extension, sur la façon dont une langue nous inscrit dans une communauté, à quel point elle nous modèle, nous démarque parfois, voire nous ostracise…
La notion de double culture dont elle évoque avec beaucoup d’acuité la sensation à son arrivée en France, de n’être pas à sa place tout en se sentant privilégiée par son éducation est palpable. La France, ce pays qu’elle décrit comme le sien tout en étant étranger.
Au Maroc, elle a le type mais pas le bon accent et en France, la maîtrise de la langue mais pas le profil qui va avec… 
Cet ouvrage a fait écho à ma propre enfance dans les années soixante où, si nous étions surpris en train de parler l’alsacien dans une cours de récréation de l’école publique, brimades et punitions étaient notre lot. Ce dialecte parlé par mes grands-parents maternels était dévalorisé et j’ai conscience aujourd’hui des difficultés et de la condescendance dont ils ont souvent dû faire l’objet à l’époque ! Pourtant j’aimais bien ma maîtresse originaire du Roussillon, avec son accent plein de soleil… D’ailleurs l’allusion faite à la grand-mère alsacienne de l’auteure qui, à son arrivée au Maroc et contrairement à la plupart des colons, apprit la langue vernaculaire, à savoir la darija, dans laquelle elle s’adressait à sa petite fille, n’a pas manqué de me toucher.
Tout comme l’auteure, je suis persuadée que parler plusieurs langues et en apprendre dans la petite enfance est une chance, un privilège d’une valeur inestimable et sans nul doute fédérateur. Et quoi de mieux que la littérature et la poésie qui, grâce à ces passeurs que sont les traducteurs, nous permettent de nourrir notre imaginaire et souscrire aux propos de l’artiste Rabindranath Tagore repris p 58 : “ Je suis fier de mon humanité lorsque je peux reconnaître les poètes et artistes d’autres pays comme étant les miens.”

Néanmoins, Leïla Slimani jette un regard lucide sur les dérives qui entachent le monde de l’édition et la mise à l’index dans certains pays dits démocratiques, d’œuvres majeures comme ce roman remarquable qu’est Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee…Ses réflexions m’ont rappelé le pamphlet Sensibilités de Tania de Montaigne où il est question de censure afin de ne heurter personne, quitte à dénaturer les propos des auteurs.

En ces périodes d’exacerbation des nationalismes, j’ai trouvé cet opus plus que salutaire, nécessaire pour nourrir notre réflexion d’humains, colocataires que nous sommes sur cette terre, demeure dont nous partageons l’espace de manière si peu équitable et que nous entretenons si mal…Leïla Slimani s’y dévoile en ces termes p 63 “ …c’est dans les romans que j’ai eu, pour la première fois, l’impression que mon altérité avait du temps pour lui-même. Que je pouvais préférer l’attention à l’autre à la constante affirmation de soi.”  Je trouve cette phrase très éclairante, augurons que d’autres conscience se lèveront à l’assaut contre la(es) frontière(s).

En bref

Assaut contre la frontière, de Leïla Slimani, est publié par les éditions Gallimard.

Le livre broché de 80 pages est vendu 10 €.

Date de parution : 19 mars 2026.

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